Sans doute toute beauté sensible suppose une certaine délectation de l'oeil lui même ou de l'oreille ou de l'imagination ; mais il n'y a beauté que si l'intelligence jouit aussi de quelque manière. Une belle couleur « rince l'oeil » comme un parfum puissant dilate la narine ; mais de ces deux « formes » ou qualités la couleur seule est dite belle, parce qu'étant reçue, au contraire du parfum, dans un sens capable de connaissance désintéressée, elle peut être, même par son éclat purement sensible, un objet de joie pour l'intelligence. Au reste, plus l'homme élève sa culture, plus se spiritualise l'éclat de la forme qui le ravit.
Il importe toutefois de remarquer que dans le beau que nous avons appelé connaturel à l'homme, et qui est propre à l'art humain, cet éclat de la forme, si purement intelligible, qu'il puisse être en lui même, est saisi dans le sensible et par le sensible, et non pas séparément de lui. L'intuition du beau artistique se tient ainsi à l'extrême opposé de l'abstraction du vrai scientifique. Car c'est par l'appréhension même du sens que la lumière de l'être vient ici pénétrer l'intelligence.
L'intelligence alors, détournée de tout effort d'abstraction, jouit sans travail et sans discours. Elle est dispensée de son labeur ordinaire, elle n'a pas à dégager un intelligible de la matière où il est enfoui, pour en parcourir pas à pas les divers attributs ; comme le cerf à la source d'eau vive, elle n'a rien à faire qu'à boire, elle boit la clarté de l'être. Fixée dans l'intuition du sens, elle est irradiée par une lumière intelligible qui lui est donnée d'un coup, dans le sensible même où elle resplendit, et qu'elle ne saisit pas sub ratione veri mais plutôt sub ratione delectabilis, par l'heureuse mise en acte qu'elle lui procure et par la joie qui s'ensuit dans l'appétit, qui s'élance comme à son objet propre à tout bien de l'âme. Après coup seulement elle analysera plus ou moins bien les causes de cette joie par la réflexion.
Ainsi, quoique le beau tienne au vrai métaphysique en ce sens que tout resplendissement d'intelligibilité dans les choses suppose quelque conformité à l'Intelligence cause des choses, néanmoins le beau n'est pas une espèce de vrai, mais une espèce de bien ; la perception du beau a rapport à la connaissance, mais pour s'y ajouter, « comme à la jeunesse s'ajoute sa fleur » ; elle est moins une espèce de connaissance qu'une espèce de délectation.
Le beau est essentiellement délectable. C'est pourquoi, de par sa nature même et en tant que beau, il meut le désir et produit l'amour, tandis que le vrai comme tel ne fait qu'illuminer. « Omnibus igitur est pulchrum et bonum desiderabile et amabile et diligibile. » C'est pour sa beauté que la Sagesse est aimée. Et c'est pour elle même que toute beauté est d'abord aimée, même si ensuite la chair trop faible est prise au piège. L'amour à son tour produit l'extase, c'est à-¬dire qu'il met hors de soi celui qui aime ; « ec stase » dont l'âme éprouve une forme diminuée quand elle est saisie par la beauté de l'oeuvre d'art, et la plénitude quand elle est bue, comme la rosée, par la, beauté de Dieu.
Et de Dieu même, selon Denys l'Aréopagite, il faut oser dire qu'il souffre en quelque façon extase d'amour, à cause de l'abondance de sa bonté qui lui fait répandre en toutes choses une participation de sa splendeur. Mais son amour à lui cause la beauté de ce qu'il aime, tandis que notre amour à nous est causé par la beauté de ce que nous aimons.
L'ART ET LA BEAUTE
Par Jacques Maritain
Extrait d'Art et scolastique
pp.35-42 éd. 1920
Il importe toutefois de remarquer que dans le beau que nous avons appelé connaturel à l'homme, et qui est propre à l'art humain, cet éclat de la forme, si purement intelligible, qu'il puisse être en lui même, est saisi dans le sensible et par le sensible, et non pas séparément de lui. L'intuition du beau artistique se tient ainsi à l'extrême opposé de l'abstraction du vrai scientifique. Car c'est par l'appréhension même du sens que la lumière de l'être vient ici pénétrer l'intelligence.
L'intelligence alors, détournée de tout effort d'abstraction, jouit sans travail et sans discours. Elle est dispensée de son labeur ordinaire, elle n'a pas à dégager un intelligible de la matière où il est enfoui, pour en parcourir pas à pas les divers attributs ; comme le cerf à la source d'eau vive, elle n'a rien à faire qu'à boire, elle boit la clarté de l'être. Fixée dans l'intuition du sens, elle est irradiée par une lumière intelligible qui lui est donnée d'un coup, dans le sensible même où elle resplendit, et qu'elle ne saisit pas sub ratione veri mais plutôt sub ratione delectabilis, par l'heureuse mise en acte qu'elle lui procure et par la joie qui s'ensuit dans l'appétit, qui s'élance comme à son objet propre à tout bien de l'âme. Après coup seulement elle analysera plus ou moins bien les causes de cette joie par la réflexion.
Ainsi, quoique le beau tienne au vrai métaphysique en ce sens que tout resplendissement d'intelligibilité dans les choses suppose quelque conformité à l'Intelligence cause des choses, néanmoins le beau n'est pas une espèce de vrai, mais une espèce de bien ; la perception du beau a rapport à la connaissance, mais pour s'y ajouter, « comme à la jeunesse s'ajoute sa fleur » ; elle est moins une espèce de connaissance qu'une espèce de délectation.
Le beau est essentiellement délectable. C'est pourquoi, de par sa nature même et en tant que beau, il meut le désir et produit l'amour, tandis que le vrai comme tel ne fait qu'illuminer. « Omnibus igitur est pulchrum et bonum desiderabile et amabile et diligibile. » C'est pour sa beauté que la Sagesse est aimée. Et c'est pour elle même que toute beauté est d'abord aimée, même si ensuite la chair trop faible est prise au piège. L'amour à son tour produit l'extase, c'est à-¬dire qu'il met hors de soi celui qui aime ; « ec stase » dont l'âme éprouve une forme diminuée quand elle est saisie par la beauté de l'oeuvre d'art, et la plénitude quand elle est bue, comme la rosée, par la, beauté de Dieu.
Et de Dieu même, selon Denys l'Aréopagite, il faut oser dire qu'il souffre en quelque façon extase d'amour, à cause de l'abondance de sa bonté qui lui fait répandre en toutes choses une participation de sa splendeur. Mais son amour à lui cause la beauté de ce qu'il aime, tandis que notre amour à nous est causé par la beauté de ce que nous aimons.
L'ART ET LA BEAUTE
Par Jacques Maritain
Extrait d'Art et scolastique
pp.35-42 éd. 1920










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